Bibliothèques d’Asie du Sud-Est

Le Blog d’une conservateur en disponibilité devenue pour un temps « travelling librarian »…

« Bibliothèques », manuscrits et conservation à Angkor (Cambodge) septembre 23, 2007

Filed under: bibliotheques au Cambodge,patrimoine — boscaurelie @ 8:16

« Bibliothèques »

En visite à Angkor, j’ai cru un temps avoir devant moi des bibliothèques contemporaines de la construction des temples (9e-13e siècles) !


J’ai été malheureusement détrompée par la lecture de Angkor, Cité Khmère de Claude Jacques (EFEO et EHESS) : dans le vocabulaire utilisé pour décrire l’architecture des temples, « bibliothèque » est la « désignation traditionnelle (mais erronée) de petits bâtiments placés dans les angles orientaux des temples ; ce sont en réalité des sanctuaires, qui devaient abriter diverses divinités […] ». Pas de traces, donc, de manuscrits sur ôles (feuilles de palmier) : « Les quatre portes aux points cardinaux [des deux bibliothèques de la deuxième enceinte d’Angkor Vat, photo] garantissent que c’étaient des sanctuaires plutôt que des dépôts de manuscrits ». L’erreur d’interprétation de ces structures reste assez répandue : voir notamment cette dépêche de l’American Library Association annonçant la restauration de la bibliothèque du Bayon à Angkor ! (certes l’annonce date de 1999).

Manuscrits

Les manuscrits ne sont cependant pas absents des temples, bien au contraire, ils y sont couramment utilisés ! On peut ainsi voir des fidèles poser sur leur tête un manuscrit et y choisir un passage en insérant un petit stylet de bois entre deux feuillets (en haut à droite) :

Le prêtre ( ?) se charge alors de la lecture et de l’interprétation du dharma…

 On trouve également ces manuscrits (rarement datés de plus de 50 ans, et le plus souvent démembrés, parfois coupés en deux dans le sens de la largeur, montés sur de nouveaux ais…) aux détours d’une étagère des boutiques pour touristes, premier prix 50 US$… qui dit mieux… à moins de préférer un style plus audacieux et du meilleur goût…

Conservation

A propos de manuscrits sur ôles et de leur conservation, ma collègue de Singapour m’a signalé un article intéressant publié en 2004 par deux bibliothécaires dans le Journal du Musée de l’Etat d’Orissa (Inde) : « Indigenous methods on preserving manuscripts », qui traite des « recettes ancestrales » utilisées pour la conservation des manuscrits sur feuilles de palmier. L’avantage de ces méthodes est qu’elles sont « bio », inoffensives pour l’homme et les matériaux, faciles à mettre en place et peu chères. On y apprend les effets répulsifs pour les insectes du gingembre moulu, de la citronnelle, du vermillon, du poivre, du santal, de la poudre d’anone, de la menthe, du camphre ; et beaucoup d’autres choses qui ne sont pas dénuées de bon sens (mais mériteraient une analyse scientifique). A quand les sachets d’épices sur les rayonnages des bibliothèques ?

Pour revenir à Angkor, si l’on ne peut être que fasciné par la beauté et la spiritualité qui se dégagent des temples, on en ressent également toute la fragilité face aux forces de la nature – et on mesure l’ampleur du chantier de restauration et de conservation.

Briques neuves utilisées pour la restauration du Prasat Kravan (« Sanctuaire des cardamones »), marquées des les lettres « CA » pour « Conservation d’Angkor », créée en 1907 par l’Ecole Française d’Extrême Orient pour la recherche, la conservation et la restauration d’Angkor.
Le Japon (restauration de la bibliothèque nord de la deuxième enceinte d’Angkor Vat, l’Inde, l’Indonésie- forte de l’expérience de la restauration de Borobudur dans les années 1930 par les Hollandais qui mirent en place la méthode de l’anastylose (restauration d’un monument avec ses propres matériaux et emploi discret de matériaux neufs si nécessaire),… et bien entendu la France, mènent des opérations de restauration des sites. La restauration du Baphuon a été entreprise par l’Ecole Française d’Extrême Orient dès les années 1960, et, après une suspension des travaux pendant la période trouble du Cambodge et la perte des archives du chantier, a repris de 1992 dans le cadre de la coopération française au Cambodge. La fin des travaux est prévue en 2009… L’EFEO a joué et joue encore un rôle essentiel dans la recherche et la restauration d’Angkor. Pour en savoir plus sur l’histoire de l’Ecole et ses activités scientifiques : Un siècle pour l’Asie. L’École française d’Extrême-Orient 1898-2000, C. Clémentin-Ojha et P.-Y. Manguin. Lire aussi Le Portail, de François Bizot, membre de l’EFEO fait prisonnier par les Khmers Rouges en 1971.

Publicités
 

Collections patrimoniales de la Bibliothèque nationale de Singapour (Seconde partie) septembre 14, 2007

Filed under: bibliothèques à Singapour,patrimoine — boscaurelie @ 4:13

Les collections les plus précieuses sont dans la Réserve : 6000 ouvrages, dans des vitrines sous clé, chacun dans une pochette en papier neutre pour les livres et en mylar pour les cartes.

nbl-salle.jpg

nbl-boite.jpg La majorité date d’entre 1850 et 1945, et la plupart est issue des presses de Singapour : dictionnaires dans les diverses langues du sud-est asiatique, almanachs, journaux, publications scientifiques, récits de voyage, et classiques chinois traduits en langue peranakan (mélange de malais et de hokkien, langue parlée par les Chinois du Protectorat des Détroits).

Très peu d’ouvrages datent d’avant 1850, à quelques exceptions notables :

  • Richard Eden, The History of Travayle in the West and East Indis, and other countrys lying either way, towards the fruitfull and rich Moluccaes, Londres, 1577,
  • Nouveau Testament traduit en malais, Oxford, 1677, (photo) nbl-tesament.jpg
  • le premier volume du Journal de Logan, Singapour, 1847 (le premier journal « scientifique » imprimé à Singapour et concernant la région),
  • Hikayat Abdullah, 1849, autobiographie de Munsyi Abdullah, écrite en jawi (écriture arabe utilisée pour noter le malais) et reproduite par lithographie.

    nbl-hikayat.jpgCe livre est le premier livre imprimé (lithographié!) en malais utilisé par le gouvernement colonial dans les écoles malaises de Singapour. Traducteur et secrétaire de Sir Stamford Raffles, Munsyi Abdullah est un des pères de la littérature malaise moderne. Son autobiographie est un ouvrage critique sur les débuts de l’ère coloniale et sur les traditions sociales et culturelles des Malais. Munsyi Abdullah a également traduit en malais les Epîtres pour les missionnaires oeuvrant à Singapour.

nbl-etagere.jpg Les livres de la Réserve sont classés en Dewey et par format.

nbl-cartes.jpgLa collection de cartes est riche et s’est récemment accrue d’une carte de 1607 de Théodore de Bry de 1607 (autre carte sur la photo). Singapour, qui n’était alors qu’un village de pêcheurs, n’était pas toujours indiquée sur les cartes datant d’avant l’époque de Raffles…

Préservation et conservation

Au moment de l’installation des collections dans le nouveau bâtiment en 2005, la Bibliothèque nationale de Singapour a bénéficié des conseils et recommandations de Wendy Smith, spécialiste australienne des questions de conservation, récemment décédée.

La Bibliothèque n’ayant développé aucune expertise en la matière, la choix a été fait de sous-traiter les opérations de préservation et de conservation aux Archives nationales de Singapour, fortes d’une solide expérience. Seules les petites interventions sont réalisées en interne par la Bibliothèque nationale, dans les locaux techniques du site de Changi. Les bibliothécaires m’ont laissé entendre qu’ils avaient eu du mal à faire comprendre au service de conservation des Archives qu’ils ne souhaitaient pas rendre aux livres leur aspect d’origine ni les re-relier à l’identique … Cela m’a rappelé une conversation avec une relieuse des Archives nationales françaises !

Numérisation

Tous les livres de la Réserve sont numérisés ou en cours de numérisation. Ceux qui sont encore sous droits peuvent être consultés sur place. La bibliothèque numérique étant en cours de refonte, seuls certains documents numérisés sont disponibles en ligne, ainsi qu’une quarantaine de documents concernant Singapour conservés à l’Oriental and India Office de la British Library. A noter également, Singapore Infopedia propose des articles rédigés par les bibliothécaires, sur l’histoire de Singapour, avec bibliographie et images. Un des projets en cours concerne la numérisation des images de Singapour qui se trouvent dans des ouvrages récents, pour lesquelles la négociation des droits se fait au cas par cas…

 

Collections patrimoniales de la Bibliothèque nationale de Singapour (Première partie) septembre 13, 2007

Filed under: bibliothèques à Singapour,patrimoine — boscaurelie @ 12:09

Je n’ai pas tenu ma promesse de faire un compte-rendu en direct de la Conférence sur le Dublin Core, ni même en différé… Mais cela viendra !

En attendant, quelques mots sur les collections patrimoniales de la Bibliothèque nationale de Singapour. J’ai eu l’opportunité de visiter la Réserve précieuse et de pouvoir rencontrer une dizaine de personnes du service patrimoine – mais à vrai dire ce sont plutôt eux qui m’ont fait parler ! Ils étaient très intéressés par le patrimoine dans les bibliothèques françaises et ne pouvaient pas attendre la présentation que j’ai faite ensuite (30 personnes, BN de Singapour et quelques bibliothécaires de BU)… Quelques unes des questions qui m’ont été posées : Quel est le prix et la date du document le plus précieux de la bibliothèque d’Orléans ? (ma réponse les a laissés sans voix ! des fragments du 5e siècle !!!) Comment les documents de la Réserve sont-ils assurés (pièce à pièce) ? Les documents numérisés dans Gallica sont-ils moissonnables par protocole OAI-PHM ? (heureusement j’avais en tête cette présentation de F. Joannic Seta).

Un peu d’histoire…

La Bibliothèque nationale de Singapour est née en 1823 au sein de la « Singapore Institution », établissement d’enseignement secondaire crée par Sir Stamford Raffles, le fondateur de Singapour – la ville est rattachée en 1824 au Protectorat (britannique) des Détroits. En 1844, la bibliothèque devient une institution indépendante et en 1887, elle est intégrée au nouveau Musée de Singapour – et le restera jusqu’en 1960, date à laquelle un nouveau bâtiment est construit pour l’abriter.

La première mention d’une salle de consultation d’un fonds d’histoire de la Péninsule malaise remonte à 1936. En 1964, une salle du nouveau bâtiment est dédiée à l’Asie du Sud-Est, qui comprend les collections suivantes :

– Fonds Logan (1878) : documents sur les langues de la Péninsule malaise et de Mélanésie – Logan est l’éditeur du Journal of the Indian Archipelago,

– Fonds Rost (1897) : documents dans plus de 70 langues orientales, notamment les langues vernaculaires de la Péninsule malaise et de Java, et documents sur les sciences, la géographie et l’ethnologie de l’archipel malais,

– Fonds de la Royal Asiatic Society (1923) : documents sur la Péninsule malaise et ses langues,

Fonds Ya Yin Kwan ou « du Pavillon de l’Ombre du Palmier » (1964) : 10 000 livres et périodiques en anglais, mandarin et japonais sur la diaspora chinoise et ses répercussions en Asie du Sud-Est,

Fonds Gibson-Hill (1965) : 600 documents sur l’histoire, l’art, l’archéologie, la zoologie et l’ornithologie en Asie du Sud-Est (Gibson-Hill, ornithotologue et zoologiste, a été directeur du Musée).

nbl-raffles.jpgFonds Gibson-Hill (level 13)

En 1979, la Bibliothèque nationale de Singapour devient membre du Consortium des bibliothèques nationales et des centres de documentation d’Asie du Sud-Est, avec les bibliothèques nationales de Malaisie, Thaïlande, d’Indonésie, et des Philippines : leur objectif est de créer un réseau pour accéder aux publications de chaque pays membre.

Dans les années 1980, la bibliothèque s’efforce de combler les lacunes de ses collections en recherchant tout ce qui a été publié à Singapour au 19e et au début du 20e siècle. En effet, le dépôt légal ne date que de 1955 et beaucoup de livres avaient été éliminés pendant l’Occupation Japonaise (notamment des livres en chinois). En 1989, un bibliothécaire est envoyé à Paris et à Londres pour se procurer les microfilms des publications manquantes publiées à Singapour en chinois et en malais entre 1822 et 1966.

Les années 1990 voient le début du microfilmage de certains documents, tandis qu’en 1998, un Fonds Précieux est constitué, avec les documents les plus rares du fonds des Singaporeana. Le retard de catalogage est comblé, notamment avec le catalogage des publications en langues non romanisées (chinois et tamoul). Dans les années 2000, l’accent est mis sur la numérisation et sur la conservation préventive, tandis que les nouvelles acquisitions et la recherche active de donateurs potentiels se poursuivent. En 2005, le Fonds précieux se voit attribuer un étage (level 13) dans le nouveau bâtiment.

nlb2.jpg Collections sur Singapour et l’Asie du Sud-Est (level 11)

A noter, dans le Fonds des Donateurs (level 10):

Fonds Koh Seow Chuan : 2500 documents sur l’histoire sociale de Singapour au 19e et 20e siècle,

Fonds Tan Swie Yan : 6500 documents de la main et de la collection de l’artiste, emblème culturel de Singapour. Poète (Le Géant, 1978), sculpteur, calligraphe, philosophe, créateur de costumes de scène, Tan Swie Yan est le premier à avoir traduit en chinois A. Huxley, H. Michaux, J. Prévert, et S. Beckett. En 1978, il est fait Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres, et depuis 1987, il est le premier et le seul représentant de l’Asie du Sud-Est membre correspondant de l’Académie des Beaux Arts de l’Institut de France. En 1995, il reçoit la Médaille d’or au Salon des Artistes Francais. On trouve ses tableaux à l’Elysée, à Matignon, au Ministère de la Culture, et à l’Institut de France… Sa biographie (Fang Gui Xiang, Tan Swie Hian, The Maestro) a été un des bestsellers asiatiques de l’année 2002.

Deux anecdotes : l’ouverture tardive et dominicale ne date pas d’hier à Singapour (la bibliothèque est ouverte tous les jours de 10h à 21h). En 1887, l’ouverture en nocturne est lancée, mais doit être suspendue suite à divers accidents dus aux lampes à kérosène. Et l’ouverture du dimanche est effective en 1935 ! mais elle sera interrompue par la Seconde Guerre Mondiale, et restaurée seulement (!) en 1991.