Bibliothèques d’Asie du Sud-Est

Le Blog d’une conservateur en disponibilité devenue pour un temps “travelling librarian”…

Bibliothèques publiques au Cambodge octobre 1, 2007

Classé dans : bibliotheques au Cambodge, patrimoine — boscaurelie @ 9:21

Un titre trompeur, puisque “les bibliothèques de lecture publique n’existent pas au Cambodge” – intervention d’un bibliothécaire cambodgien à l’ABF en 2005 qui résume ainsi la situation :

  • “pas de budget régulier pour les acquisitions,
  • pas assez de documents en langue nationale,
  • pas de statut pour le personnel ; certains agents des bibliothèques ont reçu une formation initiale mais pas de formation continue, le reste n’a reçu aucune formation,
  • l’état du mobilier et du matériel informatique laisse à désirer,
  • les moyennes et petites bibliothèques n’ont pas les moyens de s’informatiser.”

Après plus de 20 ans de guerre civile, l’état des bibliothèques du Cambodge est alarmant. On compte aujourd’hui une centaine de bibliothèques au Cambodge qui toutes souffrent du manque de moyens et du désintérêt des autorités. Les nouvelles acquisitions ne sont souvent possibles que grâce à l’aide internationale (voir « La coopération documentaire française au Cambodge. 1993 – 2003 : les principaux acquis », François-Xavier André, mémoire Enssib, résumé ici), et les collections s’accroissent la plupart du temps par des dons, plus ou moins adaptés aux besoins.

Bibliothèque nationale (Phnom Penh)

Fondée en 1924 par Paul Boudet (« l’archiviste de l’Indochine »), elle fut dirigée par des directeurs français jusqu’à l’Indépendance. Sous Pol Pot (1975-1979), elle fut réquisitionnée pour servir de cuisine, et ses jardins pour l’élevage de cochons… 34 des 40 membres du personnel périrent durant cette période. Certains livres servirent à faire du feu, d’autres de papier à cigarette. Réouverte au public en 1980, elle ne revit réellement que depuis 1995 – quand la Coopération Française intervient.

Personnel : 26 personnes, dont 3 ont reçu formation de bibliothécaires, 4 autres ont pu aller en Malaisie, à Singapour et en France pour des stages de courte durée ; quelques bénévoles français. En 2001, le salaire mensuel de base pour un bibliothécaire était de 15 $ US, les obligeant souvent à avoir un emploi complémentaire…

Collections : 50000 livres et 2300 manuscrits sur feuilles de palmier, microfilmés par Cornell University en 1988-1990.Acquisitions : avec peu ou pas de budget, les acquisitions se font grâce à des aides (don annuel d’une enveloppe par la Bibliothèque nationale d’Australie, Programme « Des livres pour l’Asie » de l’Asia Foundation, etc.).

Site web : Hébergé par la librairie Carnets d’Asie (Siem Reap, Cambodge), il a été réalisé par LINUX-KHru Association (Phnom Penh), avec le soutien de l’Ambassade de France au Cambodge (Service de coopération et d’action culturelle, Fonds de solidarité prioritaire de Valorisation de l’Ecrit en Asie du Sud-Est-VALEASE) et du Ministère français des Affaires étrangères. Il comprend :

  • Cambodiana : 3300 livres sur le Cambodge, recherche phonétique possible, contributions des internautes bienvenues pour alimenter la base
  • Mediatnet : base de données bibliographiques francophones sur le Cambodge de 2500 références, d’après les collections de la BN, de la bibliothèque du Centre culturel français et de la librairie Carnets d’Asie
  • Photothèque : 2000 illustrations et photos anciennes des collections de la BN et de la librairie Carnets d’Asie, contributions des internautes bienvenues…

Autres bibliothèques (dignes de ce nom…)

L’Enssib et le Cambodge

Cinq stagiaires ont travaillé au Cambodge et rédigé des rapports de stage et mémoires.

Quelques ressources en France sur le patrimoine écrit cambdogien

Le Fonds indochinois de la BnF rassemble 350 manuscrits des 18e et 19e siècles : sur ôles en feuilles de latanier, en dépliants en forme de paravent, ou sur du papier européen, en langue khmère, pâli-khmer et en pâli. Ils contiennent des textes d’instruction religieuse, des textes littéraires, des textes juridiques, des traités techniques variés, des syllabaires et dictionnaires, des travaux d’orientalistes. Le noyau primitif de la collection est le don de 8 manuscrits khmers par l’Académie des Inscriptions et des Belles lettres à la Bibliothèque nationale en 1865. Dons et achats ont enrichis cette collection. La BnF est également dépositaire des manuscrits de l’Ecole des Langues orientales (1938) et du Musée Guimet (1945).

Epigraphie : un millier d’estampages du 19e siècle d’inscriptions du Champa et du Cambodge, en sanscrit et en khmer archaïque sont conservées au Département des manuscrits (BnF).

Le fonds Adhémard Leclère de la Médiathèque d’Alençon comprend 29 volumes, don d’ A. Leclère (1853-1917), originaire d’Alençon, dernier Résident général du Cambodge, ethnologue, historien, et traducteur. L’inventaire provisoire des manuscrits de ce fonds, ainsi que les inventaires des manuscrits khmers de la Bibliothèque Asiatique des Missions Etrangères de Paris et de la Société Asiatique sont consultables sur le site de l’Association d’Echanges et de Formation pour les Etudes Khmères, à consulter également pour ses autres rubriques, notamment « Espace lecture » – sélection d’ouvrages numérisés (dont certains proviennent de Gallica).

L’Institut d’Asie Orientale, centre rattaché au CNRS, à l’ENS Lettres et Sciences Humaines et l’Université Lyon 2, développe la recherche en sciences sociales sur l’Asie Orientale contemporaine (Chine, Japon, Taiwan et péninsule indochinoise). Voir les « sources et aides à la recherche » proposées pour le Cambodge : noter le don de la collection personnelle du roi Sihanouk à Monash University, Australie – notamment grâce à l’entremise de David Chandler, chercheur au Monash Asia Institute et auteur d’un grand nombre d’ouvrages sur l’histoire du Cambodge et des Khmers Rouges ; et le programme de recherche de Yale University.

Images numérisées des collections françaises sur le Cambodge

  • Médiathèque de l’Architecture et du patrimoine, base Mémoire
  • En consultation sur place, images de la Guerre d’Indochine et des opérations françaises au Cambodge en 1991-1993, à la Médiathèque de la Défense (fonds de l’ECPAD, Établissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense).

Archives audio-visuelles

Le Centre d’archives audiovisuelles Bophana a ouvert en 2006 à Phnom Penh, avec le soutien de l’Institut National Audio-Visuel , qui propose 300 videos sur le Cambodge.

Divers

En 2006, a eu lieu au Musée Rodin une exposition (juin-septembre 2006) qui a donné lieu a un catalogue : Rodin et les danseuses cambodgiennes, Sa dernière passion (RMN, 2006),témoignage de la fascination de Rodin pour les danses cambodgiennes qu’il avait eu l’occasion de voir lors de la venue en France de Sisowath Ier, roi du Cambodge, accompagné du ballet royal, en 1906.

 

« Bibliothèques », manuscrits et conservation à Angkor (Cambodge) septembre 23, 2007

Classé dans : bibliotheques au Cambodge, patrimoine — boscaurelie @ 8:16

“Bibliothèques”

En visite à Angkor, j’ai cru un temps avoir devant moi des bibliothèques contemporaines de la construction des temples (9e-13e siècles) !


J’ai été malheureusement détrompée par la lecture de Angkor, Cité Khmère de Claude Jacques (EFEO et EHESS) : dans le vocabulaire utilisé pour décrire l’architecture des temples, « bibliothèque » est la « désignation traditionnelle (mais erronée) de petits bâtiments placés dans les angles orientaux des temples ; ce sont en réalité des sanctuaires, qui devaient abriter diverses divinités […] ». Pas de traces, donc, de manuscrits sur ôles (feuilles de palmier) : « Les quatre portes aux points cardinaux [des deux bibliothèques de la deuxième enceinte d’Angkor Vat, photo] garantissent que c’étaient des sanctuaires plutôt que des dépôts de manuscrits ». L’erreur d’interprétation de ces structures reste assez répandue : voir notamment cette dépêche de l’American Library Association annonçant la restauration de la bibliothèque du Bayon à Angkor ! (certes l’annonce date de 1999).

Manuscrits

Les manuscrits ne sont cependant pas absents des temples, bien au contraire, ils y sont couramment utilisés ! On peut ainsi voir des fidèles poser sur leur tête un manuscrit et y choisir un passage en insérant un petit stylet de bois entre deux feuillets (en haut à droite) :

Le prêtre ( ?) se charge alors de la lecture et de l’interprétation du dharma…

 On trouve également ces manuscrits (rarement datés de plus de 50 ans, et le plus souvent démembrés, parfois coupés en deux dans le sens de la largeur, montés sur de nouveaux ais…) aux détours d’une étagère des boutiques pour touristes, premier prix 50 US$… qui dit mieux… à moins de préférer un style plus audacieux et du meilleur goût…

Conservation

A propos de manuscrits sur ôles et de leur conservation, ma collègue de Singapour m’a signalé un article intéressant publié en 2004 par deux bibliothécaires dans le Journal du Musée de l’Etat d’Orissa (Inde) : « Indigenous methods on preserving manuscripts », qui traite des « recettes ancestrales » utilisées pour la conservation des manuscrits sur feuilles de palmier. L’avantage de ces méthodes est qu’elles sont « bio », inoffensives pour l’homme et les matériaux, faciles à mettre en place et peu chères. On y apprend les effets répulsifs pour les insectes du gingembre moulu, de la citronnelle, du vermillon, du poivre, du santal, de la poudre d’anone, de la menthe, du camphre ; et beaucoup d’autres choses qui ne sont pas dénuées de bon sens (mais mériteraient une analyse scientifique). A quand les sachets d’épices sur les rayonnages des bibliothèques ?

Pour revenir à Angkor, si l’on ne peut être que fasciné par la beauté et la spiritualité qui se dégagent des temples, on en ressent également toute la fragilité face aux forces de la nature – et on mesure l’ampleur du chantier de restauration et de conservation.

Briques neuves utilisées pour la restauration du Prasat Kravan (« Sanctuaire des cardamones »), marquées des les lettres « CA » pour « Conservation d’Angkor », créée en 1907 par l’Ecole Française d’Extrême Orient pour la recherche, la conservation et la restauration d’Angkor.
Le Japon (restauration de la bibliothèque nord de la deuxième enceinte d’Angkor Vat, l’Inde, l’Indonésie- forte de l’expérience de la restauration de Borobudur dans les années 1930 par les Hollandais qui mirent en place la méthode de l’anastylose (restauration d’un monument avec ses propres matériaux et emploi discret de matériaux neufs si nécessaire),… et bien entendu la France, mènent des opérations de restauration des sites. La restauration du Baphuon a été entreprise par l’Ecole Française d’Extrême Orient dès les années 1960, et, après une suspension des travaux pendant la période trouble du Cambodge et la perte des archives du chantier, a repris de 1992 dans le cadre de la coopération française au Cambodge. La fin des travaux est prévue en 2009… L’EFEO a joué et joue encore un rôle essentiel dans la recherche et la restauration d’Angkor. Pour en savoir plus sur l’histoire de l’Ecole et ses activités scientifiques : Un siècle pour l’Asie. L’École française d’Extrême-Orient 1898-2000, C. Clémentin-Ojha et P.-Y. Manguin. Lire aussi Le Portail, de François Bizot, membre de l’EFEO fait prisonnier par les Khmers Rouges en 1971.