“Bibliothèques”
En visite à Angkor, j’ai cru un temps avoir devant moi des bibliothèques contemporaines de la construction des temples (9e-13e siècles) !

J’ai été malheureusement détrompée par la lecture de Angkor, Cité Khmère de Claude Jacques (EFEO et EHESS) : dans le vocabulaire utilisé pour décrire l’architecture des temples, « bibliothèque » est la « désignation traditionnelle (mais erronée) de petits bâtiments placés dans les angles orientaux des temples ; ce sont en réalité des sanctuaires, qui devaient abriter diverses divinités […] ». Pas de traces, donc, de manuscrits sur ôles (feuilles de palmier) : « Les quatre portes aux points cardinaux [des deux bibliothèques de la deuxième enceinte d’Angkor Vat, photo] garantissent que c’étaient des sanctuaires plutôt que des dépôts de manuscrits ». L’erreur d’interprétation de ces structures reste assez répandue : voir notamment cette dépêche de l’American Library Association annonçant la restauration de la bibliothèque du Bayon à Angkor ! (certes l’annonce date de 1999).
Manuscrits
Les manuscrits ne sont cependant pas absents des temples, bien au contraire, ils y sont couramment utilisés ! On peut ainsi voir des fidèles poser sur leur tête un manuscrit et y choisir un passage en insérant un petit stylet de bois entre deux feuillets (en haut à droite) :
Le prêtre ( ?) se charge alors de la lecture et de l’interprétation du dharma…
On trouve également ces manuscrits (rarement datés de plus de 50 ans, et le plus souvent démembrés, parfois coupés en deux dans le sens de la largeur, montés sur de nouveaux ais…) aux détours d’une étagère des boutiques pour touristes, premier prix 50 US$… qui dit mieux… à moins de préférer un style plus audacieux et du meilleur goût…
Conservation
A propos de manuscrits sur ôles et de leur conservation, ma collègue de Singapour m’a signalé un article intéressant publié en 2004 par deux bibliothécaires dans le Journal du Musée de l’Etat d’Orissa (Inde) : « Indigenous methods on preserving manuscripts », qui traite des « recettes ancestrales » utilisées pour la conservation des manuscrits sur feuilles de palmier. L’avantage de ces méthodes est qu’elles sont « bio », inoffensives pour l’homme et les matériaux, faciles à mettre en place et peu chères. On y apprend les effets répulsifs pour les insectes du gingembre moulu, de la citronnelle, du vermillon, du poivre, du santal, de la poudre d’anone, de la menthe, du camphre ; et beaucoup d’autres choses qui ne sont pas dénuées de bon sens (mais mériteraient une analyse scientifique). A quand les sachets d’épices sur les rayonnages des bibliothèques ?
Pour revenir à Angkor, si l’on ne peut être que fasciné par la beauté et la spiritualité qui se dégagent des temples, on en ressent également toute la fragilité face aux forces de la nature – et on mesure l’ampleur du chantier de restauration et de conservation.
Briques neuves utilisées pour la restauration du Prasat Kravan (« Sanctuaire des cardamones »), marquées des les lettres « CA » pour « Conservation d’Angkor », créée en 1907 par l’Ecole Française d’Extrême Orient pour la recherche, la conservation et la restauration d’Angkor.
Le Japon (restauration de la bibliothèque nord de la deuxième enceinte d’Angkor Vat, l’Inde, l’Indonésie- forte de l’expérience de la restauration de Borobudur dans les années 1930 par les Hollandais qui mirent en place la méthode de l’anastylose (restauration d’un monument avec ses propres matériaux et emploi discret de matériaux neufs si nécessaire),… et bien entendu la France, mènent des opérations de restauration des sites. La restauration du Baphuon a été entreprise par l’Ecole Française d’Extrême Orient dès les années 1960, et, après une suspension des travaux pendant la période trouble du Cambodge et la perte des archives du chantier, a repris de 1992 dans le cadre de la coopération française au Cambodge. La fin des travaux est prévue en 2009… L’EFEO a joué et joue encore un rôle essentiel dans la recherche et la restauration d’Angkor. Pour en savoir plus sur l’histoire de l’Ecole et ses activités scientifiques : Un siècle pour l’Asie. L’École française d’Extrême-Orient 1898-2000, C. Clémentin-Ojha et P.-Y. Manguin. Lire aussi Le Portail, de François Bizot, membre de l’EFEO fait prisonnier par les Khmers Rouges en 1971.









